Chlordécone : la pollution historique des sols antillais, ce qu'il faut savoir en 2026

Plantation de bananiers vue à travers le feuillage

Le chlordécone est aujourd'hui reconnu comme l'une des plus graves pollutions des sols de l'histoire environnementale française. Utilisé pendant deux décennies dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique, ce pesticide continue de contaminer durablement les terres antillaises, plusieurs dizaines d'années après son interdiction. Une loi du 2 juin 2026 vient même de reconnaître la responsabilité de l'État dans ce dossier. Voici ce qu'il faut savoir sur cette pollution unique en France, ses conséquences, et comment savoir si un terrain est concerné.

Qu'est-ce que le chlordécone ?

Le chlordécone est un insecticide organochloré de synthèse, absent à l'état naturel dans l'environnement. Il a été utilisé en Guadeloupe et en Martinique de 1972 à 1993 pour lutter contre le charançon du bananier, un insecte ravageur des plantations. On estime à environ 300 tonnes la quantité de substance active épandue sur les parcelles antillaises durant cette période, le produit étant souvent posé directement au sol, au pied des bananiers.

Sa particularité, comme pour les PFAS que nous évoquons par ailleurs sur ce blog, tient à son extrême stabilité chimique : le chlordécone ne subit pratiquement aucune dégradation biotique ou abiotique une fois dans le sol. Contrairement au glyphosate, dont la demi-vie se compte en semaines ou en mois (voir notre article sur la persistance du glyphosate), le chlordécone reste détectable dans les sols antillais plusieurs décennies après son interdiction, et continuera probablement à l'être pendant des siècles.

Vue aérienne d'une parcelle agricole traversée par un chemin

L'ampleur de la pollution aujourd'hui

Les chiffres officiels donnent la mesure du problème : on estime qu'au moins un tiers des surfaces agricoles de Guadeloupe et de Martinique sont aujourd'hui polluées par le chlordécone, ainsi que près de la moitié des ressources en eau douce et du littoral marin proche des zones contaminées. La molécule n'a en revanche jamais été détectée dans l'air.

Ce n'est qu'en 1999 que les autorités sanitaires et environnementales ont pris pleinement conscience de l'ampleur de cette contamination, alors que le produit était déjà interdit depuis six ans. Depuis, quatre plans nationaux se sont succédé pour gérer la crise, le plus récent (Plan Chlordécone IV) couvrant la période 2021-2027.

Quels sont les risques pour la santé ?

Le chlordécone est un perturbateur endocrinien reconnu, aux propriétés œstrogéniques démontrées tant in vitro qu'in vivo. Les études toxicologiques et épidémiologiques menées depuis plus de vingt ans ont établi plusieurs effets sanitaires :

  • une augmentation avérée du risque de cancer de la prostate ;
  • une augmentation du taux d'accouchements prématurés ;
  • des effets neurotoxiques et des perturbations du développement, documentés notamment chez l'enfant.

La voie alimentaire reste à ce jour la principale source d'exposition de la population guadeloupéenne et martiniquaise, via la consommation de denrées végétales ou animales issues de terres contaminées. C'est pourquoi l'étude Kannari 2, lancée par Santé Publique France en 2023, et l'étude ChlorExpo publiée par l'Anses en 2026, continuent de mesurer précisément cette exposition pour adapter les recommandations alimentaires.

2026 : une reconnaissance historique de la responsabilité de l'État

Un tournant majeur est intervenu le 2 juin 2026, avec l'adoption d'une loi visant à reconnaître la responsabilité de l'État et à indemniser les victimes du chlordécone. Ce texte établit que l'État porte « une part de responsabilité » dans cette contamination, et fixe comme objectif de poursuivre les efforts de dépollution des terres concernées. C'est un cas de figure rare en droit de l'environnement français, où la puissance publique reconnaît formellement sa part de responsabilité dans une pollution des sols à grande échelle.

Comment savoir si un terrain est concerné ?

Contrairement à de nombreux polluants où la prudence repose sur des indices indirects (proximité d'un site industriel, historique d'usage...), le chlordécone bénéficie d'une cartographie particulièrement développée aux Antilles. Le site GéoMartinique propose ainsi une cartographie interactive recensant l'ensemble des analyses de sol réalisées sur l'île, issues de différentes sources : agriculteurs, services de l'État, instituts de recherche.

Cette cartographie classe les cultures selon leur sensibilité à un sol pollué :

  • cultures très sensibles : légumes-racines et tubercules (igname, patate douce, dachine...), qui absorbent fortement la molécule depuis le sol ;
  • cultures moyennement sensibles : certains légumes-feuilles et cultures maraîchères ;
  • cultures peu sensibles : fruits poussant en hauteur, dont le contact avec le sol contaminé est limité.

Depuis un arrêté préfectoral de 2003, les agriculteurs antillais ont d'ailleurs l'obligation de réaliser une analyse préalable du sol des parcelles destinées à la production de légumes-racines et tubercules — l'un des rares cas en France où une analyse de sol est rendue obligatoire pour un motif sanitaire plutôt que géotechnique (à ce sujet, voir notre comparatif entre étude de sol obligatoire et analyse environnementale).

Le seuil de référence généralement retenu en Guadeloupe est de 0,25 mg/kg de sol sec : au-delà, la parcelle est considérée comme impropre à la culture de légumes-racines sans précaution particulière.

Personne accroupie prélevant de la terre dans un jardin pour analyse

Le chlordécone, un cas à part parmi les pesticides

Si Pouryère propose le PESTIKIT, qui analyse jusqu'à 540 molécules de pesticides dans un sol (voir notre article sur les pesticides dans le sol), le cas du chlordécone illustre une réalité importante : toutes les molécules de pesticides ne se comportent pas de la même façon dans l'environnement. Quand le glyphosate se dégrade en quelques semaines à quelques mois selon les conditions, le chlordécone, lui, reste actif et détectable sur des échelles de temps qui dépassent largement une vie humaine. C'est cette variabilité qui rend une analyse en laboratoire indispensable plutôt que de se fier à des généralités sur la rémanence des pesticides.

FAQ — Chlordécone et pollution des sols

Le chlordécone est-il encore utilisé aujourd'hui ?

Non, son usage est interdit en France depuis 1990 pour la vente, et son utilisation effective a cessé en 1993 aux Antilles. La pollution actuelle résulte exclusivement de son usage passé, du fait de son extrême persistance dans les sols.

Le chlordécone concerne-t-il la France métropolitaine ?

Non, cette molécule a été utilisée exclusivement dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique. Les sols métropolitains ne sont pas concernés par cette pollution spécifique, bien que d'autres organochlorés (lindane, DDT) aient pu y être utilisés par le passé.

Comment savoir si mon alimentation est exposée au chlordécone ?

Pour les résidents de Guadeloupe et de Martinique, les autorités sanitaires recommandent de privilégier les denrées dont l'origine est connue et analysée, en particulier pour les légumes-racines. L'étude ChlorExpo de l'Anses (2026) fournit des recommandations actualisées selon les modes de consommation.

Le PESTIKIT recherche-t-il le chlordécone ?

Le PESTIKIT couvre un large spectre de 540 molécules de pesticides. Pour une situation spécifiquement liée au chlordécone aux Antilles, nous recommandons de vous rapprocher en complément des dispositifs locaux spécialisés (GéoMartinique, DAAF Guadeloupe), qui disposent d'une cartographie dédiée à cette pollution particulière.

En résumé

Le chlordécone illustre, à une échelle rarement atteinte en France, ce que peut signifier la persistance d'un polluant dans les sols : plus de trente ans après son interdiction, il continue de contaminer un tiers des surfaces agricoles antillaises. La reconnaissance de la responsabilité de l'État en juin 2026 marque une étape importante, mais la vigilance reste de mise pour quiconque cultive ou achète un terrain dans les zones concernées.

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